Journal des lectures : Illusions perdues (H. de Balzac)

Illusions perdues. Un des monuments de Balzac. Certains voient dans le triptyque Vautrin (Le Père Goriot, Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes) la colonne vertébrale de La Comédie humaine.

Monument, donc

pavé aussi

évoquant le monde de la presse et de l’édition, et ce qui tourne autour, l’imprimerie, la fabrication du papier…

Pas tendre avec ça, le Balzac

Laissons aux libraires leur fatuité : jamais ils ne lisent de livres, autrement ils n’en publieraient pas tant !

ou encore

[…] rares comme un homme pur dans le journalisme.

Expert en aphorisme, il nous en délivre quelques autres tout au long du texte

L’avarice commence où la pauvreté cesse.

La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.

Considérations sur la symbolique, je vous l’abandonne, le mythe est si ennuyeux que je le donne pour ne pas en voir sortir des milliers de mites.

Le propre des belles œuvres est de soulever d’amples discussions.

La plaisanterie est comme le coton qui filé trop fin, casse, a dit Bonaparte.

Le Journal ne risque jamais rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre.

les femmes aiment l’esprit avant d’aimer la beauté

Les poètes aiment plutôt à recevoir en eux des impressions que d’entrer chez les autres y étudier le mécanisme des sentiments.

 

Notons cette running idée chez Balzac que les lieux et les personnes sont liés, que le lieu influe sur les personnes

Il est en effet certaines personnes qui n’ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte d’atmosphère qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu’y a placées le génie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi.

 

 

Quant à Paris, tout est relatif, relatif à Paris qui diminue les hommes.

Pendant sa première promenade vagabonde à travers les Boulevards et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s’occupa beaucoup plus des choses que des personnes. À Paris, les masses s’emparent tout d’abord de l’attention : le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l’affluence des voitures, les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d’imagination éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d’une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s’accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et n’être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions ; et ceux qui passent trop brusquement de l’un à l’autre, tombent dans une espèce d’anéantissement.

 

 

Puis l’écriture, puisque Lucien de Rubempré écrit. On lui donne les bons conseils.

On relève ce qui peut ressembler au programme de Balzac himself avec sa Comédie humaine : Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l’esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus.

— Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune homme ; mais votre œuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente, et vous l’avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues conversations pour poser vos personnages ; quand ils ont causé, vous faites arriver la description et l’action. Cet antagonisme nécessaire à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d’abord dans l’action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la queue ; enfin variez vos plans, pour n’être jamais le même. Vous serez neuf tout en adaptant à l’histoire de France la forme du drame dialogué de l’Écossais. Walter Scott est sans passion, il l’ignore, ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est le devoir incarné. À de rares exceptions près, ses héroïnes sont absolument les mêmes, il n’a eu pour elles qu’un seul ponsif, selon l’expression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse Harlowe ; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires d’un même type variés par un coloriage plus ou moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources immenses dont s’est privé ce grand génie pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l’esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous avez un moyen d’être original en relevant les erreurs populaires qui défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre, rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez Charles IX comme il était, et non comme l’ont fait les écrivains protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et fortune.

 

Bien suivi les conseils d’écriture ? qu’on veut vendre par tous les moyens

— Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et mon roman, puis abandonner aussitôt le journal ?

— Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon Giraud.

— Eh ! bien, s’écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.

 

 

Avant même de se poser la grande question de l’époque. Etre in or out

— Êtes-vous classique ou romantique ? lui demanda Lousteau.

L’air étonné de Lucien dénotait une si complète ignorance de l’état des choses dans la République des Lettres, que Lousteau jugea nécessaire de l’éclairer.

— Mon cher, vous arrivez au milieu d’une bataille acharnée, il faut vous décider promptement. La littérature est partagée d’abord en plusieurs zones ; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s’ensuit une guerre à toutes armes, encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature ; tandis que les Libéraux veulent maintenir les unités, l’allure de l’alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous ?

— Quels sont les plus forts ?

— Les journaux libéraux ont beaucoup plus d’abonnés que les journaux royalistes et ministériels ; néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent, quoique monarchiques et religieux, quoique protégés par la cour et par le clergé. — Bah ! des sonnets, c’est de la littérature d’avant Boileau, dit Étienne en voyant Lucien effrayé d’avoir à choisir entre deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les romantiques l’emporteront.

 

 

La librairie, une question d’actualité, à l’époque, pareil presque 2 siècles plus tard

— Hé ! mon petit, dit familièrement Barbet, j’ai dans ma boutique six mille volumes à vendre. Or, selon le mot d’un vieux libraire, les livres ne sont pas des francs. La librairie va mal.

[…]

— Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put s’empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et j’emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d’argent comptant, les ventes sont trop difficiles. J’ai pensé que vous aviez besoin de moi, j’étais sans le sou, j’ai souscrit un effet pour vous obliger, car je n’aime pas à donner ma signature.

 

 

Forcément, attaquant la presse, Balzac n’a pas eu de bonnes critiques de ce roman dans les journaux de l’époque. Le Corsaire annonce : Ce livre, dans lequel on entre que comme dans un égoût, ce livre tout plein de description fétides, ce livre dégoûtant et cynique, est tout simplement une vangeance de M. de Balzac contre la presse. Petite leçon de bâclage critique donc

— Bah ! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant au voyage en Égypte, j’ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le couper, j’y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne en disant que si l’auteur a appris le langage des canards gravés sur les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu’au lieu de nous parler d’histoire naturelle et d’antiquités, il aurait dû ne s’occuper que de l’avenir de l’Égypte, du progrès de la civilisation, des moyens de rallier l’Égypte à la France, qui, après l’avoir conquise et perdue, peut se l’attacher encore par l’ascendant moral. Là-dessus une tartine patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le Levant, sur notre commerce.

— Mais s’il avait fait cela, que diriez-vous ?

— Hé ! bien, je dirais qu’au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait dû s’occuper de l’Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il, nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais ces charmants voyages où l’on nous expliquait les difficultés de la navigation, le charme des débouquements, les délices du passage de la Ligne, enfin ce qu’ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais. Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme de grands événements un oiseau qui passe, un poisson volant, une pêche, les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. Ou redemande ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L’abonné rit, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande liseuse de romans qu’il y ait au monde, elle m’en fait l’analyse, et je broche mon article d’après son opinion. Quand elle a été ennuyée par ce qu’elle nomme les phrases d’auteur, je prends le livre en considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui l’envoie, enchanté d’avoir un article favorable.

 

 

Enfonçant le clou journalistique

— Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même.

— Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.

— Bah ! que peut la loi contre l’esprit français, dit Nathan, le plus subtil de tous les dissolvants.

 

 

hum hum hum

Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique.

 

Et un trait d’humour

— J’aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard qui tourna, retourna les couronnes et les bouquets d’un air profondément narquois. Mais vous leur avez donné des marguerites, ils vous rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.

 

 

Petit point sur les relations entre les 2 siècles, le précédent et celui de l’auteur. Entre les raisonnables et les passionnés.

Le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n’a fait qu’habiller des raisonnements et des systèmes.

 

 

Content de citer un Balzac parmi les grands de France, sûrement, Balzac. Mais pas la même lignée

« Que la Franche-Comté s’enorgueillisse d’avoir donné le jour à Victor Hugo, à Charles Nodier et à Cuvier ; la Bretagne, à Châteaubriand et à Lamennais ; la Normandie, à Casimir Delavigne : la Touraine, à l’auteur d’Eloa ; aujourd’hui, l’Angoumois, où déjà sous Louis XIII l’illustre Guez, plus connu sous le nom de Balzac, s’est fait notre compatriote, n’a plus rien à envier ni à ces provinces ni au Limousin, qui a produit Dupuytren, ni à l’Auvergne, patrie de Montlosier, ni à Bordeaux, qui a eu le bonheur de voir naître tant de grands hommes ; nous aussi, nous avons un poète ! l’auteur des beaux sonnets intitulés les Marguerites joint à la gloire du poète celle du prosateur, car on lui doit également le magnifique roman de l’Archer de Charles IX. Un jour nos neveux seront fiers d’avoir pour compatriote Lucien Chardon, un rival de Pétrarque !!!… »

 

 

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