Via & vers (livrel avec Mathilde Roux et Rémi Froger)

Via & vers paraît

9782371710276.main

une trentaine de photos qui invitent au voyage,
écheveaux de directions,
des textes entremêlés autour des photos
des déviations
un film
une bande son

et un hors texte de Rémi Froger

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La Terre est une succession de couleurs.

Vous me ferez la coupe géologique de cette carte. Le sol est coloré. En suivant la ligne tracée en diagonale vous traverserez les couches – blanc ; bleu ; jaune ; vert pomme ; vert herbe ; bleu très ciel ; orange /// et retour /// calcaire massif (urgonien) ; marnes ; calcaire dur ; marnes épaisses ; calcaire massif (tithonique) ; calcaire marneux ; alluvions et dépôts glaciaires. La Terre est une succession de couleurs. Vous plancherez 1 heure, pas une minute de plus, pas une seconde de plus. Vous ferez de cette abstraction colorée une coupe concrète : concrétisez la carte : concrétisez cette portion du monde que vous ne connaissez pas, probablement. La carte est une représentation du monde ; votre coupe sera une représentation de la carte qui est une représentation du monde. Le sol est une succession de stries. Chacun voit midi à sa porte, chacun voit le monde entre 2 courbes de niveaux. Vous avez le plat, une proposition d’élévation donnée, le dessous de la croûte, à vous d’imaginer ce qu’il y a au dessus la croûte terrestre, à l’air libre. Vous me parlerez des îlots ici blancs alluvions, là jaunes calcaires dans la mer d’orange ou dans l’océan de vert. Vous me direz tout, de 228 mètres à 1975 mètres ; TOUT de ce sol coloré. Vous me direz toute l’épaisseur du monde, de ce monde de 6×6 = 36 km2 près Chambéry.

Second drôle

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À 7 ou 8 ans,
« tiens, comme tu aimes te déguiser, je t’ai inscrit au théâtre ».

MERCUTIO. – Où diable ce Roméo peut-il être ? Est-ce qu’il n’est pas rentré cette nuit ?

BENVOLIO. – Non, pas chez son père ; j’ai parlé à son valet.

Bon, le petit il ne dit rien, ça remplace le violon qu’il pratiquait allongé sur le parquet, façon rockeur des années 70, la posture des rockeurs sans le talent des rockeurs.

MERCUTIO. – Ah ! cette pâle fille au cœur de pierre, cette Rosaline, le tourmente tant qu’à coup sûr il en deviendra fou.

BENVOLIO. – Tybalt, le parent du vieux Capulet, lui a envoyé une lettre chez son père.

Bon, le petit, il est content sans le talent (du théâtre cette fois-ci), de faire le guignol le mercredi après-midi.
Il est content dans le groupe des petits,

MERCUTIO. – Un cartel, sur mon âme !

BENVOLIO. – Roméo répondra.

il est content au petit spectacle des petits devants les parents,
puis après il est content dans le groupe des grands.

MERCUTIO. – Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.

BENVOLIO. – C’est à l’auteur de la lettre qu’il répondra : provocation pour provocation.

Puis après il est moins content, parce que les impros thématiques il aime pas ; il est timide, il ne sait pas quoi dire, quoi inventer ; il aime pas que  tous les autres, plus grands encore que le petit devenant grand, le regardent, depuis leur côté obscur comme une meute aux yeux brillants, s’emberlificoter dans ses phrases sans intérêt.

MERCUTIO. – Hélas ! pauvre Roméo ! il est déjà mort : poignardé par l’oeil noir d’une blanche donzelle, frappé à l’oreille par un chant d’amour atteint au beau milieu du coeur par la flèche de l’aveugle archerot… Est-ce là un homme en état de tenir tête à Tybalt ?

BENVOLIO. – Eh ! qu’est-ce donc que ce Tybalt ?

Lâché dans l’arène aux mots, il aime pas. Vraiment pas.
Mais il continue, chaque année, il s’inscrit.
Devenu grand ado, le petit prend une certaine place, plus la persévérance que le talent pense-t-il encore aujourd’hui.
Bon, il n’est pas premier rôle, mais il est là, dans la distribution, il est là, sérieux quand les autres foutent en l’air une représentation devant un parterre important, foutue en l’air la représentation et la prof qui en pleure. Le groupe n’ira pas à ce festival avec ce spectacle sur les droits de l’enfant, donc.

MERCUTIO. – Plutôt le prince des tigres que des chats, je puis vous le dire. Oh ! il est le courageux capitaine du point d’honneur Il se bat comme vous modulez un air observe les temps, la mesure et les règles, allonge piano, une, deux, trois, et vous touche en pleine poitrine. C’est un pourfendeur de boutons de soie, un duelliste, un duelliste, un gentilhomme de première salle, qui ferraille pour la première cause venue.

(Il se met en garde et se fend. ) Oh ! la botte immortelle ! la riposte en tierce ! touché !
BENVOLIO. – Quoi donc ?

Bon il n’est pas premier rôle, mais il est là, dans la distribution, quand le groupe adulte monte une pièce filmée (un peu d’avant-garde, il faut l’avouer) et a besoin de constituer des binômes avec des ados.
Bon il n’est pas premier rôle, mais il est là, dans la distribution, quand il faut choisir 3 élèves pour aller au café de la Gare pour être toujours poético-d’avant garde. (souvenir, juste, d’un long tulle roulé que les 3 apprentis acteurs devaient ramener du fond vers le devant et que la camarade placée au milieu emmena à l’opposé, obligeant les 3 apprentis acteurs à reconsidérer et à adapter une bonne partie de la mise en scène).
Bon, même s’il se cache au fond, le petit, attendant avec impatience 17h & la fin du cours, en espérant n’avoir pas à improviser ce soir-là, même si tout cela, c’est tout de même lui qui est choisi, (pour son physique plus que pour son talent, l’étudiant cinéaste & son film de fin d’étude ne l’a pas vu sur scène 17h étant arrivé assez vite) pour faire le rôle d’un ado dégingandé qui s’enfuit d’une cave (pas une cave à vin, hein, l’autre cave, l’habituelle).
Bon c’est encore pour son physique (sa ressemblance avec son petit frère, lui aussi inscrit maintenant au groupe des petits) qu’il est choisi (avec sont petit frère donc) par la cinéaste New-Yorkaise pour son court métrage (tu vois, si quelques années après le petit a vu New-York, c’est grâce à cela. Prix du scénario au festival de Houston, sous les yeux de Sharon Stone paraît-il).

MERCUTIO, se relevant. – Au diable ces merveilleux grotesques avec leur zézaiement, et leur affectation, et leur nouvel accent ! (Changeant de voix.) Jésus ! la bonne lame ! le bel homme ! l’excellente putain ! Ah ! mon grand-père, n’est-ce pas chose lamentable que nous soyons ainsi harcelés par ces moustiques étrangers, par ces colporteurs de modes qui nous poursuivent de leurs pardonnez-moi, et qui, tant ils sont rigides sur leurs nouvelles formes, ne sauraient plus s’asseoir à l’aise sur nos vieux escabeaux ? Peste soit de leurs bonjours et de leurs bonsoirs.

(Entre Roméo, rêveur)

BENVOLIO. – Voici Roméo ! Voici Roméo !

Bon, il est toujours pas premier rôle, mais il est là, dans la distribution, il est là, il est Benvolio quand la petite troupe monte Roméo & Juliette.

Ce texte est issu d’un vase communicant avec Martine Horowitz Silber : http://blogs.mediapart.fr/blog/martine-silber/011112/vases-communicants-second-drole

Du saut des lieux

D’où j’écris

Dont je parle…

Une collègue me montre ce que fait un de nos petits plaisantins de clients : il cache les tirés à part de revues qui l’intéressent derrière les livres de droit aérien qui sont déjà bien rangé en hauteur (c’est spécifique et relativement peu demandé le droit aérien). Bon moi aussi j’ai fait ça à la bibliothèque universitaire, mais là on en a pléthore de TAP. Espiègle, la collègue me dit qu’elle les a déplacés à l’étage au-dessous (étage du droit maritime, guère moins spécifique !)…

Comme l’automne revient lentement [les arbres centenaires bruissent de plus en plus] deux visiteurs, peut-être belges, se meuvent discrètement au milieu des œuvres de Geneviève Besse. Du rouge, du bleu, de l’orange. Une porte claque et résonne de pièce en pièce. Avec septembre reviennent les retraités, principal fond de commerce de la maison hors saison, intéressés et souvent sympathiques. J’ai écrit un certain nombre de choses (égrenées ça et là ou pas) sur Balzac à Saché. Comme Jeanne me propose ce premier vendredi, je me souviens que j’ai aussi été libraire, un peu ; je ressors donc le carnet de souvenirs de ces années-là. J’y relève :

Il y a ceux qu’on appelle les vendredisiens. Ce sont les gens qui traînent le vendredi ; ils sont souvent un minimum bizarre, ils veulent causer, ils cherchent des livres introuvables, proposent des manuscrits (puisque la boutique fait aussi édition de droit international public), veulent faire expertiser leurs vieux Larousse.…

Je regrette de n’avoir pas tenté d’épuiser cette petite librairie du quartier latin comme j’épuise Saché aujourd’hui. Toujours un grincement de porte dans le bâtiment, des bruits de pas à l’étage, des escaliers qui couinent. Parfois une biche à l’orée des « arbres centenaires », parfois un écureuil dans la clim, parfois un essaim d’abeilles dans une cheminée. Quatre jeunes gens font des photos dans le parc ; l’horloge du vestibule tinte 11 heures. Je reprends le carnet à souvenirs :

C’est une librairie particulière, qui a de la gueule, ambiance fin XIXè, boiseries, fer forgé, poussière de plusieurs décennies. Les clients sont surtout versés dans les Relations Internationales : étudiants, haut-fonctionnaires, ministres, dictateurs au placard (une fois un ancien dictateur africain a demandé une doc de DIP pour voir comment récupérer le pouvoir dans son pays), spécialistes de la géopolitique à la TV… mais aussi des passants attiré par notre regard sur le monde.…

Aujourd’hui, je conseille et vends du Balzac : « Oui madame, une centaine de titres parmi lesquels vous trouverez bien quelque chose à votre goût. Par exemple si vous aimez la Bretagne, Liszt ou Georges Sand essayez Béatrix, si vous préférez le fantastique il y a la Peau de chagrin, pour l’alchimie c’est La Recherche de l’absolu, un truc léger et marrant : L’Illustre Gaudissart. Que sais-je encore… Le Chef-d’œuvre inconnu est une sorte de traité d’art qui se passe à la Renaissance. Ou si vous vous intéressez à la philosophie logique, Louis Lambert devrait vous plaire. Vous préférez peut-être quelque chose de plus policier ? je vous conseille Une Ténébreuse affaire. Vous voyez, il y a le choix.

Disons Jean Amadou qui entre ; avec la secrétaire nous chuchotons ; la chef forcément tout sourire que donne la notoriété l’aborde avec bagout.…

Disons Jean Daniel qui vient de visiter et qui promet (et tient promesse) un édito sur Zweig et Balzac.

« Tu peux fermer le rideau et après, vas-y, je finirai de fermer et de tout éteindre. » …

18h00. Clefs dans serrures. « Dis, tu sonnes la cloche et on remballe tout. »

Ce texte est repris du vase communicant de septembre 2009 avec Jeanne