Journal des lectures : Béatrix (H. de Balzac)

Béatrix, la belle surprise !
Quand obligé de le lire pour l’expo Balzac-Sand.

A dire vrai, surtout les 2 premières parties
La troisième, publiée quelques années plus tard,
se déroule surtout à Paris, m’a moins intéressé
(Paris fait-elle le poids face à Guérande ?
Balzac semble penser le contraire)

L’ambiance feutrée des châteaux des confins bretons.
Ce personnage de femme écrivain.
Les descriptions des paysages proches de mer.

Ce roman naît grâce à George Sand. On y reconnaît certaines personnes.

C’est à propos de Listz [sic] et de Mme d’Agoult qu’elle m’a donné le sujet des Galériens ou des Amours forcés que je vais faire, car, dans sa position, elle ne le peut pas, gardez bien ce secret-là (lettre à Mme Hanska, 2 mars 1838)

Il y a ceux qui ne sont pas tellement tellement contents (d’Agoult, Balzac est obligé de mentir en disant que non, en rien, mais alors en rien elle n’a pu être à l’origine de Béatrix), et il y a George Sand, que cela ne semble pas déranger (elle y a le beau rôle) ? même si on ne l’aime pas tellement chez les du Guénic.

— […] Cette femme impie, mademoiselle des Touches, est venue gâter bien des choses ! On a fini par avoir de ses nouvelles.
— Hé ! bien ? dit la mère.
— Oh ! une gaupe, une gourgandine, s’écria le curé, une femme de mœurs équivoques, occupée de théâtre, hantant les comédiens et les comédiennes, mangeant sa fortune avec des folliculaires, des peintres, des musiciens, la société du diable, enfin ! Elle prend, pour écrire ses livres, un faux nom sous lequel elle est, dit-on, plus connue que sous celui de Félicité des Touches. Une vraie baladine qui, depuis sa première communion, n’est entrée dans une église que pour y voir des statues ou des tableaux. Elle a dépensé sa fortune à décorer les Touches de la plus inconvenante façon, pour en faire un paradis de Mahomet où les houris ne sont pas femmes. Il s’y boit pendant son séjour plus de vins fins que dans tout Guérande durant une année. Les demoiselles Bougniol ont logé l’année dernière des hommes à barbe de bouc, soupçonnés d’être des Bleus, qui venaient chez elle et qui chantaient des chansons impies à faire rougir et pleurer ces vertueuses filles. Voilà la femme qu’adore en ce moment monsieur le chevalier. Elle voudrait avoir ce soir un de ces infâmes livres où les athées d’aujourd’hui se moquent de tout, le chevalier viendrait seller son cheval lui-même et partirait au grand galop le lui chercher à Nantes. Je ne sais si Calyste en ferait autant pour l’Eglise. Enfin elle n’est pas royaliste. Il faudrait aller faire le coup de fusil pour la bonne cause, si mademoiselle des Touches ou le sieur Camille Maupin, tel est son nom, je me le rappelle maintenant, voulait garder Calyste près de lui, le chevalier laisserait aller son vieux père tout seul.
— Non, dit la baronne.
— Je ne voudrais pas le mettre à l’épreuve, vous pourriez trop en souffrir, répondit le curé. Tout Guérande est cen dessus dessous de la passion du chevalier pour cet être amphibie qui n’est ni homme ni femme, qui fume comme un housard, écrit comme un journaliste, et dans ce moment loge chez elle le plus vénéneux de tous les écrivains, selon le directeur de la poste, ce juste-milieu qui lit les journaux. Il en est question à Nantes. Ce matin, ce cousin des Kergarouët qui voudrait faire épouser à Charlotte un homme de soixante mille livres de rentes, est venu voir mademoiselle de Pen-Hoël et lui a tourné l’esprit avec des narrés sur mademoiselle des Touches qui ont duré sept heures. Voici dix heures quart moins qui sonnent au clocher, et Calyste ne rentre pas, il est aux Touches, peut-être n’en reviendra-t-il qu’au matin.

Femme libre, et comme la liberté effraie, cette femme effraie

Il devient maintenant nécessaire d’expliquer les rumeurs qui planaient sur le personnage que Calyste allait voir. […]
De même que Clara Gazul est le pseudonyme femelle d’un homme d’esprit, George Sand le pseudonyme masculin d’une femme de génie, Camille Maupin fut le masque sous lequel se cacha pendant long-temps une charmante fille, très-bien née, une Bretonne, nommée Félicité des Touches, la femme qui causait de si vives inquiétudes à la baronne du Guénic et au bon curé de Guérande. Cette famille n’a rien de commun avec les des Touches de Touraine, auxquels appartient l’ambassadeur du Régent, encore plus fameux aujourd’hui par son nom littéraire que par ses talents diplomatiques. Camille Maupin, l’une des quelques femmes célèbres du dix-neuvième siècle, passa long-temps pour un auteur réel à cause de la virilité de son début. Tout le monde connaît aujourd’hui les deux volumes de pièces non susceptibles de représentation, écrites à la manière de Shakspeare ou de Lopez de Véga publiées en 1822, et qui firent une sorte de révolution littéraire quand la grande question des romantiques et des classiques palpitait dans les journaux, dans les cercles, à l’Académie. Depuis, Camille Maupin a donné plusieurs pièces de théâtre et un roman qui n’ont point démenti le succès obtenu par sa première publication, maintenant un peu trop oubliée. Expliquer par quel enchaînement de circonstances s’est accomplie l’incarnation masculine d’une jeune fille, comment Félicité des Touches s’est faite homme et auteur ; pourquoi, plus heureuse que madame de Staël, elle est restée libre et se trouve ainsi plus excusable de sa célébrité, ne sera-ce pas satisfaire beaucoup de curiosités et justifier l’une de ces monstruosités qui s’élèvent dans l’humanité comme des monuments, et dont la gloire est favorisée par la rareté ? car, en vingt siècles, à peine compte-t-on vingt grandes femmes. Aussi, quoiqu’elle ne soit ici qu’un personnage secondaire, comme elle eut une grande influence sur Calyste et qu’elle joue un rôle dans l’histoire littéraire de notre époque, personne ne regrettera de s’être arrêté devant cette figure un peu plus de temps que ne le veut la poétique moderne.

Toujours Sand, Balzac se permet une sorte de mise en abîme : cette Félicité des Touches / Camille Maupin (qui doit donc beaucoup à Sand,

elle va jusqu’à fumer le Narghilé, aussi

Calyste lui disposa dans cette direction un grand fauteuil gothique et ouvrit la croisée à vitraux. Camille Maupin, qui partageait le goût oriental de l’illustre écrivain de son sexe, alla prendre un magnifique narghilé persan que lui avait donné un ambassadeur ; elle chargea la cheminée de patchouli, nettoya le bochettino, parfuma le tuyau de plume qu’elle y adaptait, et dont elle ne se servait jamais qu’une fois, mit le feu aux feuilles jaunes, plaça le vase à long col émaillé bleu et or de ce bel instrument de plaisir à quelques pas d’elle, et sonna pour demander du thé.

sauf qu’elle termine au convent et qu’à l’inverse, Sand y a débuté) conseille les livres de Sand au jeune Calyste (dont elle est éprise mais lui est épris de Béatrix, la voilà l’intrigue).

Vous emploierez ce temps à lire et moi à fumer ; vous vous ennuierez bien de ne pas la voir, mais je vous trouverai des livres attachants. Vous n’avez rien lu de George Sand, j’enverrai cette nuit un de mes gens acheter ses œuvres à Nantes et celles de quelques autres auteurs que vous ne connaissez pas.

Il y a une autre petite mise en abîme, lorsque Conti (qu’est un peu d’après Liszt) est comparé entre autres à Liszt (justement) pour lequel Balzac avait une admiration certaine

Conti a beaucoup d’esprit, il a du talent comme compositeur, quoiqu’il ne puisse jamais arriver au premier rang. Sans Meyerbeer et Rossini, peut-être eût-il passé pour un homme de génie. Il a sur eux un avantage, il est en musique vocale ce qu’est Paganini sur le violon, Liszt sur le piano, Taglioni dans la danse, et ce qu’était enfin le fameux Garat, qu’il rappelle à ceux qui l’ont entendu. Ce n’est pas une voix, mon ami, c’est une âme. Quand ce chant répond à certaines idées, à des dispositions difficiles à peindre et dans lesquelles se trouve parfois une femme, elle est perdue en entendant Gennaro. La marquise conçut pour lui la plus folle passion et me l’enleva. Le trait est excessivement provincial mais de bonne guerre.

Enchevêtrement de réalité et de fictions.

Et la géographie !

Bien sûr !

La voilà !

Sur le thème de l’opposition Paris province.

J’étais aussi loin de mon siècle que Guérande est loin de Paris.

Même pas civilisés, les ploucs, de Guérande, et à peine plus ceux de Nantes

A Nantes on était sous une latitude un peu plus civilisée qu’à Guérande : on y admirait Camille, elle était là comme la muse de la Bretagne et l’honneur du pays ; elle y excitait autant de curiosité que de jalousie. L’absolution donnée à Paris par le grand monde, par la mode, était consacrée par la grande fortune de mademoiselle des Touches, et peut-être par ses anciens succès à Nantes qui se flattait d’avoir été le berceau de Camille Maupin.

Balzac, souvent sujet au parisianisme, dans Le Lys aussi, et ailleurs encore, mais il reconnaît que les provinciaux savent aussi se frotter à l’en caustique.

– Nous n’avons pas de belles robes garnies de dentelles, nous n’agitons pas nos manches comme ça, nous ne nous posons pas ainsi, nous ne savons pas regarder de côté, tourner la tête, dit Charlotte en imitant et chargeant les airs, la pose et les regards de la marquise. Nous n’avons pas une voix qui part de la tête, ni cette petite toux intéressante, heu ! heu ! qui semble être le soupir d’une ombre ; nous avons le malheur d’avoir une santé robuste et d’aimer nos amis sans coquetterie ; quand nous les regardons nous n’avons pas l’air de les piquer d’un dard ou de les examiner par un coup d’œil hypocrite. Nous ne savons pas pencher la tête en saule pleureur et paraître aimables en la relevant ainsi !
Mademoiselle de Pen-Hoël ne put s’empêcher de rire en voyant les gestes de sa nièce ; mais ni le chevalier ni le baron ne comprirent cette satire de la province contre Paris.

Géographie toujours.

Sur le thème des paysages, avec emboîtement d’échelles. Balzac part de haut, il aime le panorama, puis il zoome, jusque dans le détail de l’écusson des du Guénic.

La France, et la Bretagne particulièrement, possède encore aujourd’hui quelques villes complètement en dehors du mouvement social qui donne au dix-neuvième siècle sa physionomie. […]
Une des villes où se retrouve le plus correctement la physionomie des siècles féodaux est Guérande. […]
La position géographique explique ce phénomène. Cette jolie cité commande des marais salants dont le sel se nomme, dans toute la Bretagne, sel de Guérande […]. Elle ne se relie à la France moderne que par deux chemins, celui qui mène à Savenay, l’arrondissement dont elle dépend, et qui passe à Saint-Nazaire ; celui qui mène à Vannes et qui la rattache au Morbihan. Le chemin de l’arrondissement établit la communication par terre, et Saint-Nazaire, la communication maritime avec Nantes. Le chemin par terre n’est fréquenté que par l’administration. La voie la plus rapide, la plus usitée est celle de Saint-Nazaire. […] Jetée au bout du continent, Guérande ne mène donc à rien, et personne ne vient à elle. […] Si vous arrivez à Guérande par le Croisic, après avoir traversé le paysage des marais salants, vous éprouverez une vive émotion à la vue de cette immense fortification encore toute neuve. […] La ville produit sur l’âme l’effet que produit un calmant sur le corps, elle est silencieuse autant que Venise. […]
Auprès de l’église de Guérande se voit une maison qui est dans la ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé, le symbole d’une grande chose détruite, une poésie. Cette maison appartient à la plus noble famille du pays, aux du Guaisnic, […].
Au bout d’une ruelle silencieuse, humide et sombre, formée par les murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d’une porte bâtarde assez large et assez haute pour le passage d’un cavalier, circonstance qui déjà vous annonce qu’au temps où cette construction fut terminée les voitures n’existaient pas. Ce cintre, supporté par deux jambages, est tout en granit. La porte, en chêne fendillé comme l’écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous énormes, lesquels dessinent des figures géométriques. Le cintre est creux. Il offre l’écusson des du Guaisnic aussi net, aussi propre que si le sculpteur venait de l’achever.

Ce qui donne une drôle de conclusion par Giono :

Balzac commence par te décrire la France. Dans la France il te décrit une province, dans une province il te décrit une vallée, dans la vallée il te décrit le château, dans le château il te décrit un escalier ; l’escalier arrive à un palier, sur le palier il y a des portes; il te décrit les portes, et puis après il te décrit une chambre, et on rentre dans la chambre et le roman est fini. C’est généralement à ce moment-là que le roman de Stendhal commence. (J. Giono, Le Balzac de Giono, L’année Balzacienne 2011)

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