Habiter le théâtre (Vase communicant avec Martine Horovitz Silber)

Il y a 1 ou 2 an/s, en rangeant quelques vieux Monde (en les jetant en réalité), les feuilletant avant le rebut : Ah ! Martine Horovitz Silber ! (une critique de l’Attrape cœur il me semble). Rencontre rétrospective, Martine Horovitz Silber est mon amie FB depuis quelques temps déjà. Bien content aussi de la retrouver sur une photo avec Luis Sépulveda (que j’ai apprécié il y a quelques paires d’années), content d’échanger avec elle aujourd’hui autour du théâtre. Elle ici, et moi là-bas, donc.

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Juste avant de quitter son poste de directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville où il est resté neuf ans, Laurent Fréchuret publie un livre intitulé Habiter un Théâtre.

Un titre qui ne peut que faire rêver un amateur de théâtre. On se souvient d’ailleurs de ce spectacle,  Le chant du cygne d’après Tchekhov (vu au Lucernaire) où un vieux comédien fauché vit dans sa loge parce qu’il n’a plus les moyens d’habiter ailleurs.

Mais le spectateur n’habite jamais le théâtre, il n’en connaît que le hall d’entrée, le bar (quand il y en a un),  la librairie (quand il y en a une), le vestiaire, les toilettes… Éventuellement, il aura participé à une visite organisée, sera monté sur le plateau, aura aperçu les cintres, les loges… mais habiter non.

Ce n’est pas sa place.

Il aura vu des paysages, des appartements, des lieux imaginaires presque toujours enfermés dans une boîte à trois parois, la quatrième étant ouverte vers lui, le public. Même si de temps en temps, on l’invite  sur des gradins circulaires, disposés autour de la scène comme autour d’un ring de boxe ou en amphithéâtre ou encore sur deux rangées, la scène devenant un long couloir central (Les Éphémères d’Ariane Mnouchkine ou plus récemment Peer Gynt  au Grand Palais).

Quoiqu’il en soit, une fois que le noir se fait, que le brouhaha s’éteint, que la scène s’illumine, qu’apparaît la boîte à trois murs, on l’oublie instantanément.  On est dans la forêt avec Dom Juan, dans les petites chambres des Trois Sœurs, dans l’eau froide du fleuve avec un  demi-moribond, on est dans La Maison de Marguerite Duras, dans un asile psychiatrique, dans un parking souterrain, chez des gens.

On y est et on n’y est pas.

Certains metteurs en scène ont à cœur de le rappeler. Ils sèment des indices, des avertisseurs « vous êtes au théâtre », des fois qu’on se laisserait trop emporter. Mais on le sait bien que tout cela n’est que décor, même si le décor en question, faute de moyens consiste uniquement en quelques chaises dépareillées.

Mais là encore, tout ne se passe pas que sur le plateau. On raconte  que Peter Brooks longtemps directeur d’un des plus étonnants et beaux théâtres parisiens, Les Bouffes du Nord, voulait que les spectateurs soient mal assis pour maintenir leur conscience éveillée.  Cela dit, les grandes salles modernes, en particulier en banlieue parisienne, sont si confortables que l’on y voit souvent des spectateurs s’assoupir. Y serait-on mieux que chez soi, plongés dans la pénombre, bercés par les voix ou les sons ? Pour l’avoir parfois expérimenté, c’est effectivement une sensation particulière,  la duermevela , la « veille endormie » comme disent les Espagnols. On entend et on n’entend pas, on sent bouger les ombres et les lumières, on devine presque les mouvements des acteurs et la vérité oblige à dire que cet état est assez délicieux. D’ailleurs, on a parfois l’impression que certains spectateurs (ou spectatrices) viennent exprès pour dormir. Ils se carrent dans unn coin, glissent leur manteau sous leur tête et plongent dès que les lumières s’éteignent.

Parfois, les comédiens mangent sur scène. Et il n’est pas rare de les voir cuisiner pour de bon, manger et boire pour de bon. Les odeurs de cuisine gagnent la salle, éveillant l’appétit de ceux qui attendent la fin du spectacle pour aller dîner. A la fin de certains spectacles, le public est d’ailleurs invité sur scène à partager le repas.

Il arrive aussi qu’on assiste à des occupations plus intimes, des scènes de sexe bien sûr, ce qui n’étonne plus personne, mais également des douches ou des bains,  l’eau dégoulinant sur des corps nus. Mais on n’a pas encore vu de spectateurs profiter de l’occasion pour venir faire leurs ablutions.

Même si le théâtre se fait maison ou appartement, un chez soi où on invite les autres, le temps de la représentation, on n’y habite pas. Seuls peuvent l’habiter ceux qui y travaillent. Comédiens, techniciens, personnel d’accueil ou administratif, ce sont eux les vrais locataires des théâtres. C’est leur lieu de travail et leur lieu de vie. Pas le nôtre.

Le spectateur ne fait que passer au théâtre, mais il arrive qu’il vienne occuper les lieux, comme au Théâtre de L’Odéon, en mai 1968 ou encore aujourd’hui même et dans les jours qui viennent au Théâtre Paris-Villette,  menacé de fermeture et qui convie artistes et spectateurs à venir « habiter » les scènes et les spectacles. Dans le manifeste publié dimanche 28 octobre sur le site, on peut lire:

 « Nous sommes les habitants du Théâtre Paris-Villette. Nous l’avons habité, nous l’habitons, nous l’habiterons. Comme spectateurs, artistes, salariés permanents et intermittents. Nous nous sommes rassemblés ce dimanche 28 octobre 2012 afin de manifester notre intention de continuer à habiter ce théâtre. Nous sommes nombreux. Nous le serons encore plus demain. La veille du Théâtre Paris-Villette a commencé. »

 

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